par Jacques Blondel, président de la Commission Scientifique de l'IFB (extrait du rapport de conjoncture 2002)
Il existe plus dune centaine de définitions du néologisme « biodiversité » proposé en 1985 par Walter Rosen puis repris en 1988 par E. Wilson et M. Peter. Après être resté longtemps cantonné dans la sphère des sciences de la vie et de la nature, les enjeux quil représente pour les sociétés humaines, stigmatisés dans de nombreux forums internationaux, notamment à la conférence de Rio, expliquent que les économistes et sociologues, puis le monde médiatique et politique se le sont approprié. Le concept a donc largement débordé de la sphère des sciences de la vie pour envahir celle des sciences de lhomme et de la société.
Né du constat par les biologistes dune dégradation accélérée et alarmante de lenvironnement et de ses composantes, le mot biodiversité naurait pas eu autant de succès si la notion quil véhicule nétait au départ intuitivement perçue comme chargée de valeur. Bien que la notion de biodiversité soit loin dêtre vécue comme un bien public global ou un patrimoine commun de lhumanité par tous les groupes humains, notamment dans les sociétés occidentales, elle est généralement considérée comme une bonne chose en soi, une sorte dassurance contre limprévu quil vaut mieux ne pas perdre et donc contribuer à protéger et restaurer le cas échéant. Cette prise de conscience dordre sociétal qui relève de lapplication populaire du principe de précaution a naturellement débouché sur deux développements.

Le premier est une demande sociale en faveur de la diversité de la vie en général. Le second est la reconnaissance et lattribution dune valeur (et potentiellement dun prix) à la biodiversité, donc dune option économique et politique, avec toutes les conséquences que cette reconnaissance a sur les droits dusage, de propriété et de partage des bénéfices à léchelle des individus, des sociétés et des États. Enfin, bien quelle ne soit pas explicitement abordée dans ce rapport, on ne peut ignorer la question éthique du regard que lhomme porte sur la biodiversité, ce regard étant fondamentalement anthropocentrique pour les uns alors quil est biocentrique pour dautres.
Trois conceptions de la biodiversité, chacune pouvant être lobjet de sa propre définition du mot, peuvent être identifiées.
Ces trois visions sont légitimes mais personne ne peut prétendre embrasser et encore moins sapproprier tout ce que véhicule le concept de biodiversité et le réduire à son propre domaine dintérêt et de compétence car aucune variable ne peut « encapsuler » tous ses aspects. La principale difficulté vient de ce que lamplitude des champs et domaines de la connaissance que le concept de biodiversité recouvre empêche quelle puisse être considérée comme une discipline scientifique unitaire dotée de ses propres théories et lois. Doù limpossibilité de fait de définir la biodiversité.
À défaut dêtre une nouvelle discipline scientifique, létude de la biodiversité doit plutôt être regardée comme une nouvelle manière de considérer des disciplines classiques en biologie telles que la biogéographie, lécologie, la systématique, la biologie du développement, la génétique, la physiologie, etc. Son objectif est de déterminer les mécanismes qui président à la genèse, au maintien, au renouvellement et à la régulation de la diversité biologique en fonction de trois échelles auxquelles opèrent les processus biologiques, léchelle du temps, celle de lespace et celle du changement. De manière assez conventionnelle mais efficace dun point de vue opérationnel, car correspondant souvent à la structuration institutionnelle de la recherche, le biologiste reconnaît habituellement trois grands niveaux dapproche de la biodiversité, qui hiérarchisent les entités biologiques des gènes aux écosystèmes et paysages, à savoir : la diversité génétique, la diversité taxinomique et la diversité écosystémique, parfois appelées aussi diversités génétique, organismique et écologique. En corollaire, la biodiversité peut aussi être comprise comme une étude de la différence, à savoir ce qui distingue et par là même rend originales deux entités voisines dans lespace ou dans le temps. Mais même pour le biologiste, cette approche népuise pas le concept. Admettre que lanalyse de la biodiversité concerne les mécanismes qui la régulent revient à sintéresser aux processus. À lanalyse des niveaux dorganisation biologique énumérés ci-dessus, doivent donc se superposer dautres approches, notamment le rôle fonctionnel de la biodiversité. À une certaine diversité de taxons, correspond aussi une diversité de fonctions.
Au cours des dernières années, une attention croissante est portée aux conséquences écologiques potentielles de lérosion de la diversité biologique. Par leur fonctionnement naturel, tous les écosystèmes assurent des « services » écologiques aux sociétés humaines. Ces services ne peuvent que rarement être évalués par les mécanismes économiques classiques du marché mais leur importance est vitale : contrôle de la qualité de latmosphère, régulation du climat, contrôle de la qualité de leau et des cycles hydrologiques, formation et maintien des sols en sont quelques exemples. Un défi majeur est de quantifier la diversité fonctionnelle, détablir les relations entre elle et la biodiversité, et dexaminer dans quelle mesure la perte de biodiversité résultant des activités humaines risque daltérer les grands processus fonctionnels des écosystèmes.
Cette approche est fondamentalement celle de laccès aux ressources (la « main qui prélève») et à la biodiversité dans son ensemble, de leur appropriation, de leur partage, de la définition des usages et des problèmes soulevés à tous les niveaux hiérarchiques des sociétés et des États par les conflits daccès et dusages. Les critères biologiques et écologiques dune gestion durable de la biodiversité étant supposés définis par les spécialistes de ces disciplines, les sciences sociales se demanderont quels sont les critères et indicateurs de développement durable et quelle est leur pertinence sociale et économique.
Autant de questions qui relèvent de lapproche économique et sociologique de la biodiversité.
La dynamique de la biodiversité ne peut se comprendre sans référence à la dynamique des systèmes économiques sociaux, ce qui pose le problème de la confrontation des pas de temps différents auxquels opèrent les systèmes naturels et les systèmes anthropiques.
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